Le jour (4)

27 avril 2008

Le repas a réuni ce soir ma grande famille autour de la table. Les voix fusent sans début ni fin. Ils sont nombreux. Dans la masse, un ordre établi par les lois non écrites des liens de famille, s’apprête – comme à l’accoutumée – à me clouer le bec. C’est l’heure du spectacle au message lénifiant : je comprends dans ces instants que je suis une petite chose, et qu’il serait bon et apprécié que je dise merci.

Le spectacle. Une boucle bouclée. Il y a ceux que l’on écoute attentivement, sous la pression naturelle de la domination forgée à coups de riens, avec le regard obscène de la soumission. Il y a ceux que l’ont conforte dans la croyance en leur talent, en leur fausse perfection et en leur légendaire beauté. Il y a ceux qui font référence, sur tout, pour tous. Il y a les élus de l’attention bienveillante générale, eux et seulement eux. Il y a ceux qui font rire, forcément. Il y a ceux qui sont risibles, même dans la douleur. Il y a ceux dont le discours doit être interrompu ; l’intelligence collective le veut.

Le repas suit ainsi sont cours. Selon qui s’enquiert de la parole, les bouches s’entrouvrent d’admiration ou ne s’entrouvrent pas. La perplexité faite rides se dessine sur les fronts, ou ne se dessine pas. Les têtes s’inclinent de compassion, ou ne s’inclinent pas. Les rires s’autorisent, ou ne s’autorisent pas. La masse reconnaît ou réduit, selon qui s’est emparé de quoi.

Ces repas de conquêtes perdues et gagnées d’avance m’apprennent le goût sans corps de l’ennui, et m’abonnent durablement au spectacle intime de l’injustice. Je quitte mon poste d’observation, et constate ma propre place. Est-ce que je domine ? Non. Suis-je soumise ? En apparence. C’est cette image de petite fille pale et sans voix qui fait de moi un membre ingéré de la famille. Suis-je soumise, vraiment ? Non. Vraiment. Le sentiment – s’il a existé – a viré, tourné longuement sur lui-même, puis, s’est arrêté net. Il a pris racine dans une fosse fertile, où le regard ne porte pas. Ce qui devait me faire baisser les yeux est devenu démonstration ; un monstre : le mépris dévorant pour les miens, sous le ciel impavide de toute mon affection.

(A suivre)

Féodora


Seconde 59

1 avril 2008


Eperdu

28 mars 2008

Cette sensation d’écrire, ce quelque chose qui frappe à la porte, non pas pour entrer, mais pour sortir;
Cette petite voix, éperdue, qui gratte à la porte. Parce qu’à l’intérieur le vacarme. Et qu’en dehors, l’air frais, libre et chantant.

Ce feu-follet qui s’anime, se jouant de la pudeur, parce qu’elle n’est pas réelle, et qu’il ne danse que sur ce qui est tu;
Cette douce pluie tiède, qui révèle les parfums de la terre, sous la tyrannie de l’astre blanc.

Cette sensation d’écrire, qui tapisse les songes d’un manteau protecteur et léger;
Ce petit sentier, qui nous mène, sinueux, vers l’horizon vaporeux.

Ce génie des lieux, qui chuchote sa présence dans l’instant;
Tout est là;

Eperdu.

Féodora


La course

26 mars 2008

J’aimerais tant prendre le train en route,
Arriver à courir assez vite derrière lui,
Le rattraper, m’accrocher in extremis,
Sauter sur la marche et gagner la course,
M’engouffrer d’un bond à l’intérieur.

 

Sans m’excuser pour la gêne,
Je laisserais tomber lourdement mon sac de voyage,
M’affalerais à la première place venue,
Ignorant le paysage perdant sa course,
Derrière la vitre derrière mon dos.

 

Si l’on me demanderait des comptes,
Pour mon intrusion, pour mon curieux assaut,
Je dirais, que lassée d’attendre les trains,
Toujours trop tard, toujours trop tôt, ou sur les mauvais quais,
Je décidais de courir vers celui qui était en marche.

Et me voici, sans savoir où je vais.

 

Sans m’excuser pour la gêne,
Je ne nierais pas ne pas avoir réservé ma place,
Je ne nierais pas ne pas avoir de billet,
Je ne nierais pas que ce n’est pas là ma place,

 

Et que dans mon gros sac, il y a tout juste un peu d’eau,
Pour la course.

Féodora


Petite fille

24 mars 2008

Il était une fois Petite fille,

Petite fille attendait patiemment chaque année
Son Petit papa Noël,
Et chaque année il lui apparaissait en rêve,
Il lui disait, du fond de son cœur:
Petite fille, tu as été si sage cette année,
Que veux-tu? Je te l’apporterai.

Elle lui répondait, du fond de son cœur :
Petit papa Noël,
Quand tu descendras tu Ciel,
Je voudrais du sang, tu sais que je n’en ai pas assez.
Tu sais que je ne peux plus vivre.

Petite fille, je ne peux t’apporter du sang,
Je ne peux t’apporter qu’un jouet.

Et le rêve s’arrêtait.

L’année d’après, Petite fille fit le même rêve,
Petit papa Noël lui disait, du fond de son cœur:
Petite fille, tu as encore été si sage cette année,
Que veux-tu? Je te l’apporterai.

Elle dit à son Petit papa Noël, du fond de son cœur:
Petit papa Noël,
Quand tu descendras du Ciel, je serais morte.
Je perds mon sang, tu sais que je n’en ai pas assez.
Tu sais que je ne peux plus vivre.

Petite fille, je ne peux t’apporter du sang,
Je ne peux t’apporter que des jouets, par milliers.

Et le rêve s’arrêtait.

Cette année-ci, Petit papa Noël était resté dans le rêve,
Et songea longtemps à Petite fille.
Il fit un pacte avec le Ciel:
Donne mon sang à Petite fille,
Elle a été si sage.

Le Ciel obéit à Petit papa Noël,
Petite fille vécut,

et Petit papa Noël n’exista plus.

Féodora


Le jour (3)

2 février 2008

Mon oncle creuse un trou géant. Il s’est mis en tête de faire une piscine. Il y travaille avec acharnement. Très régulièrement. Il creuse la terre dans son néant, la retourne, soulève d’énormes pierres à la seule force de ses bras. Sa peau défiant le plomb brulant du jour.

Le choc de la pioche contre le corps sec de la pierre blanche scande les heures lentes de l’après-midi. Parfois les heurts s’interrompent et laissent place au bourdonnement du sang bouillant sur nos tempes pressées. Il fait si chaud.

La terre se caramélise en un entêtant parfum de miel et de thym et la garrigue alentour se fait morte. L’air rentre comme du coton dans la poitrine. On a cessé de parler pour économiser les corps déjà vaincus. Des regards entendus se croisent. Patience. Le ciel vire au blanc sous les paupières qui se ferment, saturées.

Nous sommes tous tendus vers l’attente du soir, quand la pioche aura cessé de réduire la roche en une poussière acérée, quand la chaleur obsédante du jour, lassée de sa propre pesanteur, déliera nos bouches, et rendra à nos corps leurs danses suspendues.

(A suivre)

Féodora


Le jour (2)

28 janvier 2008

J’écoute le bruit qui vient de la masse. Cette masse informe de cousins et de cousines, d’oncles et de tantes. Ma grande famille.

Ils sont nombreux, bruyants, agités. Ils rient très fort en se moquant un peu. Rire du petit. Rire du faible. Ca les rassure. C’est un besoin. Ma famille est petite, je suis petite, ils le savent, ils se moquent. Ma famille est faible, je suis faible, ils le croient, je les méprise.

Ce sentiment m’envahit avec une lente douceur. Le mépris. Un picotement amer dans la gorge coupe le son de ma voix, m’ôte les mots de la bouche. J’aimerais leur dire, mais le silence se fait. Le refrain s’écrit alors de lui-même autour de moi. Elle n’est pas bien bavarde cette petite. Elle n’est pas bien grosse cette petite.

Toujours au milieu. Pousse-toi du milieu. Un oncle a pris l’habitude de faire remarquer ma présence comme une anomalie. C’est pour rire me rassure-t-on en riant. Le mépris me grignote à présent. Il s’empare de moi.

Je vais m’enlever du milieu, je vais rester sur le bord du chemin. Riez du petit. Riez du faible.

Je suis là, je vous écoute.

(A suivre)

Féodora


Le jour (1)

22 janvier 2008

L’air se charge d’eau. Le sol tremble un peu. La forêt gronde. Il va falloir payer ce jour, il a fait si chaud.

Quelque chose approche des fenêtres de la maison. Les démons échaudés s’éveillent. Un vent de colère fracasse les vitres, une averse en furie frappe les tuiles de la maison, une main folle s’empare d’une chaise et en tambourine le sol. Les démons échaudés sont dans la maison. Les animaux dans la forêt, tapis, hurlent. Une bouche folle s’ouvre béante. Je suis aspirée par son chant de mort. Mon cœur chavire, mon âme implose. Je n’existe plus.

La vie, du revers de sa main, vient de m’écarter de son chemin. Le vrombissement du monde, ses rires, ses joies et ses peines, siffle à toute allure à quelque distance de moi. Il m’échappe méchamment.

Les démons satisfaits se retirent en m’épinglant de leurs pupilles rougies. « Reste là, sur le bord du chemin », incantent-ils à mon endroit.

Je reste là, sur le bord du chemin. Je regarde la vie s’écouler à quelque distance de là.
Je deviens celle qui écoute.

(A suivre…)

Féodora