Le repas a réuni ce soir ma grande famille autour de la table. Les voix fusent sans début ni fin. Ils sont nombreux. Dans la masse, un ordre établi par les lois non écrites des liens de famille, s’apprête – comme à l’accoutumée – à me clouer le bec. C’est l’heure du spectacle au message lénifiant : je comprends dans ces instants que je suis une petite chose, et qu’il serait bon et apprécié que je dise merci.
Le spectacle. Une boucle bouclée. Il y a ceux que l’on écoute attentivement, sous la pression naturelle de la domination forgée à coups de riens, avec le regard obscène de la soumission. Il y a ceux que l’ont conforte dans la croyance en leur talent, en leur fausse perfection et en leur légendaire beauté. Il y a ceux qui font référence, sur tout, pour tous. Il y a les élus de l’attention bienveillante générale, eux et seulement eux. Il y a ceux qui font rire, forcément. Il y a ceux qui sont risibles, même dans la douleur. Il y a ceux dont le discours doit être interrompu ; l’intelligence collective le veut.
Le repas suit ainsi sont cours. Selon qui s’enquiert de la parole, les bouches s’entrouvrent d’admiration ou ne s’entrouvrent pas. La perplexité faite rides se dessine sur les fronts, ou ne se dessine pas. Les têtes s’inclinent de compassion, ou ne s’inclinent pas. Les rires s’autorisent, ou ne s’autorisent pas. La masse reconnaît ou réduit, selon qui s’est emparé de quoi.
Ces repas de conquêtes perdues et gagnées d’avance m’apprennent le goût sans corps de l’ennui, et m’abonnent durablement au spectacle intime de l’injustice. Je quitte mon poste d’observation, et constate ma propre place. Est-ce que je domine ? Non. Suis-je soumise ? En apparence. C’est cette image de petite fille pale et sans voix qui fait de moi un membre ingéré de la famille. Suis-je soumise, vraiment ? Non. Vraiment. Le sentiment – s’il a existé – a viré, tourné longuement sur lui-même, puis, s’est arrêté net. Il a pris racine dans une fosse fertile, où le regard ne porte pas. Ce qui devait me faire baisser les yeux est devenu démonstration ; un monstre : le mépris dévorant pour les miens, sous le ciel impavide de toute mon affection.
(A suivre)
Féodora