Le Basson (Suite et Fin)

13 mai 2008

La vie poursuit son cours indélébile. Le jour s’étire de tout son long, repoussant la musique toujours un peu plus loin. Elle m’échappe. Je l’abandonne.

Les heures s’accordent docilement aux couleurs du ciel et aux parfums du dehors portés par le vent, comme un lot de consolation. Régulièrement, les lunes se succèdent, ponctuelles, et font rejaillir ça et là, les regrets.

De temps en temps, je m’inflige le spectacle de ce qui aurait pu être, et m’invente des lunes, qui me perforent de leurs ombres géantes. Parfois, dans la cuisine, je mets la radio. La musique m’accompagne dans mes tâches diverses et variées, essentielles et banales. Il faut manger pour vivre, et la musique dans l’appareil me crépite que tout ceci n’est que le début d’un grand tout, insatiable. Manger ne suffira pas. Vivre non plus.

Alors qu’il n’en est rien, les choses se font étranges et menaçantes. Ma vie prend un cours improvisé où chaque obstacle prend sa place impunément, avec aise. Et ce que je croyais être l’horizon s’agglutine chaque jour en un amas de souvenirs malades.

↜↜↝↝

Ce que je n’avais pas prévu, alors, au-delà de l’exercice impossible du deuil éternel qu’est devenu la musique, c’est que son parfum est plus violent que les déchirures de ses épines.

Vivre avec elle, c’est se faire massacrer au jour le jour par la Beauté, et en rejaillir indéfiniment. C’est être mis à mort pour vivre invincible, si fort dans la peur et si grand dans la faiblesse, qu’il me prend de trembler d’effroi pour ces ennemis qui mettraient un jour du cœur à me nuire.

La musique et son poison de basson sonneront à jamais le cours radieux d’une bataille gagnée d’avance.

Ma bataille, ma réussite. Ma joie infinie.

Féodora


Le jour (4)

27 avril 2008

Le repas a réuni ce soir ma grande famille autour de la table. Les voix fusent sans début ni fin. Ils sont nombreux. Dans la masse, un ordre établi par les lois non écrites des liens de famille, s’apprête – comme à l’accoutumée – à me clouer le bec. C’est l’heure du spectacle au message lénifiant : je comprends dans ces instants que je suis une petite chose, et qu’il serait bon et apprécié que je dise merci.

Le spectacle. Une boucle bouclée. Il y a ceux que l’on écoute attentivement, sous la pression naturelle de la domination forgée à coups de riens, avec le regard obscène de la soumission. Il y a ceux que l’ont conforte dans la croyance en leur talent, en leur fausse perfection et en leur légendaire beauté. Il y a ceux qui font référence, sur tout, pour tous. Il y a les élus de l’attention bienveillante générale, eux et seulement eux. Il y a ceux qui font rire, forcément. Il y a ceux qui sont risibles, même dans la douleur. Il y a ceux dont le discours doit être interrompu ; l’intelligence collective le veut.

Le repas suit ainsi sont cours. Selon qui s’enquiert de la parole, les bouches s’entrouvrent d’admiration ou ne s’entrouvrent pas. La perplexité faite rides se dessine sur les fronts, ou ne se dessine pas. Les têtes s’inclinent de compassion, ou ne s’inclinent pas. Les rires s’autorisent, ou ne s’autorisent pas. La masse reconnaît ou réduit, selon qui s’est emparé de quoi.

Ces repas de conquêtes perdues et gagnées d’avance m’apprennent le goût sans corps de l’ennui, et m’abonnent durablement au spectacle intime de l’injustice. Je quitte mon poste d’observation, et constate ma propre place. Est-ce que je domine ? Non. Suis-je soumise ? En apparence. C’est cette image de petite fille pale et sans voix qui fait de moi un membre ingéré de la famille. Suis-je soumise, vraiment ? Non. Vraiment. Le sentiment – s’il a existé – a viré, tourné longuement sur lui-même, puis, s’est arrêté net. Il a pris racine dans une fosse fertile, où le regard ne porte pas. Ce qui devait me faire baisser les yeux est devenu démonstration ; un monstre : le mépris dévorant pour les miens, sous le ciel impavide de toute mon affection.

(A suivre)

Féodora


Le Basson (2.2)

4 avril 2008

Un violoncelle s’est invité chez moi. Il est revenu, comme toujours, à l’improviste, en pointillé. Soit il me prend d’en louer un chez un luthier, soit une amie me confie le sien, le temps d’une pause. Dans les deux cas, le violoncelle est un invité surprise, qui trouve sa place en bon chien de faïence, dans une petite chambre isolée, à côté du basson.

 

Quand je fais irruption dans la petite chambre, je jette un coup d’œil, voir s’ils sont toujours là, ou si des fois, ils ne se seraient pas battus en mon absence. Non. Tout va bien. Ils s’ignorent dans une rivalité muette et féroce. Pas un pour rattraper l’autre, me dis-je.

 

Parfois, je prends le violoncelle. Le basson, jamais. Travailler le basson, c’était pour devenir musicienne en orchestre, pas pour avoir comme public mes plantes vertes et ma salle à manger. Ca a marché un temps. Mais aujourd’hui, le contrat est brisé. La contrariété installée. La frustration, cuisante.

 

Le violoncelle me change peu les idées. J’ai l’impression de jouer le même instrument, avec les mêmes difficultés. Je retrouve les mêmes sensations, seuls les membres sollicités changent. Il est toujours question de pression et de vitesse d’air. Le timbre est réglable au grain près. Seul le fait d’avoir à gérer une longueur limitée d’archet m’apprends à mieux maîtriser la gestion de l’air et la conduite du phrasé. La capacité en air est beaucoup plus inégale est abstraite chez les vents, et rend facilement la gestion de l’air aléatoire et improvisée. S’il y une chose que les cordes peuvent apprendre aux vents, c’est bien ça. Mais seulement ça.

 

La grande difficulté est le temps. Il en faudrait tellement, pour retrouver entre les doigts et l’archet, l’intimité qui s’est construite entre le basson et mes entrailles. Chaque note, selon l’intention qu’elle demande, sculpte sa cavité charnelle, met à disposition les muscles choisis, et fait résonner certains os plutôt que d’autres. La note existe déjà, dans le corps configuré pour elle, avant d’électrocuter l’air. Tout comme la phrase est aspirée, avant d’être rendue à la parole et au chant.

 

Violoncelle ou basson, l’effet est là. La musique rend la force et résigne la violence. Cette violence dont seules sont capables les petites filles, enragées de voir les petits garçons plus forts qu’elles. La musique snobe la nature qui snobe les petites filles. La musique est une vengeance de petite fille. Un lieu sûr. Une faille dans le chaos.

A suivre

Féodora


Le Basson (2.1)

1 avril 2008

C’était arrivé très simplement. Une amie m’avait suppliée. Elle venait de perdre sa maman. Accompagne moi s’il te plait. C’est la Deuxième de Malher, la Résurrection. J’y suis allée pour elle, et c’est comme ça que je me suis retrouvée de l’autre côté des lumières. C’était moins dur que ce que je pensais. Peut-être parce que je n’avais pas eu le temps de penser justement. J’étais peinée pour mon amie, et sentir sa détresse m’emplissait la tête de tout sauf de musique. Malher a longuement défilé devant moi, tel un immense navire blanc sur une mer froide et embrumée. A la fin du concert, mon amie est restée assise un moment, bien après les applaudissements. Elle observait les régisseurs qui débarrassaient les pupitres et tout le matériel. Puis elle s’est levée, elle a commencé une phrase Les paroles…et s’est mise à pleurer. Les paroles l’avaient touchée, j’allais la prendre dans mes bras quand j’ai vu son sourire. Le sourire, c’était Malher. Le grand navire blanc l’avait bercée le temps d’une sombre traversée. Plus tard, elle n’en finissait pas de me remercier d’être venue avec elle. Dans le même temps, je n’en finissais pas de rendre grâce intérieurement à quelqu’un d’autre.

A suivre

Féodora


Seconde 59

1 avril 2008


Eperdu

28 mars 2008

Cette sensation d’écrire, ce quelque chose qui frappe à la porte, non pas pour entrer, mais pour sortir;
Cette petite voix, éperdue, qui gratte à la porte. Parce qu’à l’intérieur le vacarme. Et qu’en dehors, l’air frais, libre et chantant.

Ce feu-follet qui s’anime, se jouant de la pudeur, parce qu’elle n’est pas réelle, et qu’il ne danse que sur ce qui est tu;
Cette douce pluie tiède, qui révèle les parfums de la terre, sous la tyrannie de l’astre blanc.

Cette sensation d’écrire, qui tapisse les songes d’un manteau protecteur et léger;
Ce petit sentier, qui nous mène, sinueux, vers l’horizon vaporeux.

Ce génie des lieux, qui chuchote sa présence dans l’instant;
Tout est là;

Eperdu.

Féodora


La course

26 mars 2008

J’aimerais tant prendre le train en route,
Arriver à courir assez vite derrière lui,
Le rattraper, m’accrocher in extremis,
Sauter sur la marche et gagner la course,
M’engouffrer d’un bond à l’intérieur.

 

Sans m’excuser pour la gêne,
Je laisserais tomber lourdement mon sac de voyage,
M’affalerais à la première place venue,
Ignorant le paysage perdant sa course,
Derrière la vitre derrière mon dos.

 

Si l’on me demanderait des comptes,
Pour mon intrusion, pour mon curieux assaut,
Je dirais, que lassée d’attendre les trains,
Toujours trop tard, toujours trop tôt, ou sur les mauvais quais,
Je décidais de courir vers celui qui était en marche.

Et me voici, sans savoir où je vais.

 

Sans m’excuser pour la gêne,
Je ne nierais pas ne pas avoir réservé ma place,
Je ne nierais pas ne pas avoir de billet,
Je ne nierais pas que ce n’est pas là ma place,

 

Et que dans mon gros sac, il y a tout juste un peu d’eau,
Pour la course.

Féodora


Petite fille

24 mars 2008

Il était une fois Petite fille,

Petite fille attendait patiemment chaque année
Son Petit papa Noël,
Et chaque année il lui apparaissait en rêve,
Il lui disait, du fond de son cœur:
Petite fille, tu as été si sage cette année,
Que veux-tu? Je te l’apporterai.

Elle lui répondait, du fond de son cœur :
Petit papa Noël,
Quand tu descendras tu Ciel,
Je voudrais du sang, tu sais que je n’en ai pas assez.
Tu sais que je ne peux plus vivre.

Petite fille, je ne peux t’apporter du sang,
Je ne peux t’apporter qu’un jouet.

Et le rêve s’arrêtait.

L’année d’après, Petite fille fit le même rêve,
Petit papa Noël lui disait, du fond de son cœur:
Petite fille, tu as encore été si sage cette année,
Que veux-tu? Je te l’apporterai.

Elle dit à son Petit papa Noël, du fond de son cœur:
Petit papa Noël,
Quand tu descendras du Ciel, je serais morte.
Je perds mon sang, tu sais que je n’en ai pas assez.
Tu sais que je ne peux plus vivre.

Petite fille, je ne peux t’apporter du sang,
Je ne peux t’apporter que des jouets, par milliers.

Et le rêve s’arrêtait.

Cette année-ci, Petit papa Noël était resté dans le rêve,
Et songea longtemps à Petite fille.
Il fit un pacte avec le Ciel:
Donne mon sang à Petite fille,
Elle a été si sage.

Le Ciel obéit à Petit papa Noël,
Petite fille vécut,

et Petit papa Noël n’exista plus.

Féodora


Le Basson (1)

20 mars 2008

J’entre dans la petite salle de cours et suis accueillie par la voix douce et pleine de mon futur professeur de basson. Il est assis dans le contre-jour d’une lumière blanche, et je découvre en m’approchant de lui l’instrument qu’il tient dans ses bras. C’est un basson. Son sourire m’attire, et son regard est large et bienveillant. Il m’invite à l’écoute, et joue quelques sons. Les sons ne me surprennent pas malgré le grave qui fait trembler le pupitre. Je ne trouve cela ni beau, ni moche, mais je connais ces sons que j’entends pour la première fois. J’adopte le basson sans le dire, avec une impression de déjà-vu, et quitte la pièce en laissant derrière moi le sourire de mon désormais professeur. Je le reverrai, il n’en sait encore rien, ma mère qui m’accompagne, non plus.

Mon professeur apparaît en plein cours de solfège, à nouveau il joue les sons adoptés. Des élèves sont-ils séduits ? Qui veut faire du basson ? Je lève la main. Moi. Le sourire de mon professeur s’élargit, son regard aussi, maintenant il sait.

Je ramène la créature pour la première fois à la maison. En ouvrant la mallette sur mon lit, le silence. L’animal s’exhibe démonté en plusieurs pièces, on ne voit pas bien ce que c’est. C’est quoi ce truc ? On s’inquiète mais déjà la fascination gagne. Bon.

Mon premier Fa. Mon professeur commence par m’apprendre le Fa medium, c’est le doigté le plus facile car tous les doigts sont levés me dit-il. Je m’exécute et voici le Fa. Ca vibre. Je m’exécute à nouveau pour le Mi, « pose ton index gauche sur le premier trou ». Voici le Mi. Le majeur, voici le Ré ! L’annulaire, voici le Do… Mes doigts vibrent sur l’air que j’ai obstrué en bouchant les quatre trous, il aimerait sortir mais j’en décide autrement.

Les premiers exercices à la maison. L’animal est plus que toléré. Il me donne une consistance que je n’avais pas. J’ai le sentiment que le basson m’a « complétée ». Il me manquait donc quelque-chose. Les repas avec invités se terminent maintenant toujours de la même façon. On m’exhibe ainsi « complétée » avec le basson. Je dois jouer. Enfin, « ça ferait tellement plaisir ». Je m’exécute. On aime. Je suis à la fois fière et gênée. Je ne sais pas trop pourquoi.

Je progresse. Vite. Les examens se suivent. La lecture de la clé de Fa me parait évidente, et la clé de Sol m’échappe de plus en plus. On parle d’orchestre, de musique de chambre et autres réunions sonores. Partager des sons ? Bon.

Mon premier La. Il faut s’accorder tout d’abord, avec le hautbois. Je cherche à l’imiter au mieux. Mon timbre est plus large que le sien, centré comme une aiguille dont je serais la botte de foin. Je comprime mon ventre sur un point imaginaire. Dans ma tête ce point se trouve dans mon estomac, je cherche l’aiguille dans mon ventre. J’ai envie de me mettre debout pour appuyer plus fort, mais tout le monde autour de moi est assis. Je n’ose pas bousculer un ordre qui me semble établi par d’excellentes raisons inconnues…

Bleu Mauve

Je change d’instrument, mon professeur me le conseille chaudement. Ce ne sera plus du basson français mais du basson allemand. Je m’exécute persuadée par des arguments que je ne comprends pas. Le premier contact me grise. Dans le son, le grain, la rondeur, la fêlure, ne sont plus. Carte blanche! Le lit sonore est toujours là, mais blanc, inanimé, désert, n’attendant que moi. A moi d’y déverser des fleuves, des boues, des ruisseaux, des troncs d’arbres et des ronces. A moi!

Mon instrument m’obéit. Je l’instrumentalise plus encore qu’il n’est instrument. Il éponge mon humeur avec soumission. Je domine.

Je change d’orchestre. Mon La trouve celui du hautbois tantôt avec dépit, tantôt avec mépris, tantôt avec amusement, tantôt avec ennui. Je cherche une autre aiguille, celle qui s’agite au bras du chef. Je cherche à la coller au mieux. Je décide parfois que c’est elle qui décide. Parfois je décide que je ne lui obéirai pas.

Ma première claque me vient de la main électrique de Mendelssohn, Symphonie Italienne, premier mouvement, premières mesures. Je suis laissée en plan dès les premières notes détachées. Les clarinettes et les hauts-bois sont déjà loin, les flûtes mènent la cavalcade et je me déteste déjà. Ma langue ne répond pas à la vélocité de mes doigts. Elle ne frappe pas le roseau assez vite, les autres y arrivent, eux. Ma mâchoire se crispe, le chef ne s’inquiète pas, je me fâche à sa place.

Je découvre que la facilité ne remplace pas le travail. Ça m’embête. J’insiste encore, voire jusqu’où la « nature » me mène. Je travaille quand même régulièrement, pour le plaisir.

Mon plaisir paye, à l’orchestre. Je converse avec un violon. Il joue son thème en soliste tout devant, baigné de lumière, et je lui réponds des tréfonds de l’orchestre dans mon ombre vibrante. Il connait la partition mais ça le surprend à chaque fois. A force, il se retourne pour me montrer qu’il m’entend. A la fin, complice, il me regarde et me sourit aussi, dos tourné au public. Parfois il me tend un piège, pour voir si je le suis. Un léger rubato comme une mouche qui passe sous le nez du chef. Oui coco, message bien reçu, le voilà ton rubato! L’orchestre a cela de pratique, que, quand on est brouillé avec quelqu’un, il suffit de ne pas suivre son rubato. Je mets en pratique. L’animal alors, dans toute sa virtuosité réceptionne, accuse, et refait face à son public. Je ris alors dans mon antre, au dessous de l’anneau ivoire de ma tour d’érable, pour ne pas pleurer.

Je m’investis encore plus en musique. C’est décidé, j’en ferai mon baccalauréat, option musique lourde et tout le tintouin. Ça se passe très bien. Un jour, mon professeur de musique nous passe une vidéo du Sacre du Printemps. Stravinsky. Les premières notes “ondinesques” du basson dans le suraigu avec le bassoniste qui s’accorde exceptionnellement sur des Do 4 au lieu du La medium conventionnel, la tachycardie brimée à coup de bétabloquants, voilà que le bassoniste laisse place à un mirage de transe dansée. Quelques pieds doués d’empathie de collègues venteux glissent sur le sol pour congratuler le bassoniste et voilà que le printemps – dans certaines contrées glaciales – déclenche avec violence la fonte des terres gelées. Un rite sacrificiel accompagne cela, et Stravinsky l’a mis en musique. Le Sacre m’a laissée interdite sur le moment, mais dans les jours suivant je fus condamnée à retrouver ces rythmes. Condamnée à faire vibrer régulièrement mes tempes par ce tintamarre divin. Un jour, me dis-je confiante, moi aussi je m’accorderai sur un Do 4.

Mon professeur s’en va. Il sera remplacé par un autre. Bon.

Je me dissipe. Ca va pas. Je tends l’oreille vers les cours de violoncelle en m’attardant derrière leur porte. L’élève entreprend une lente gamme descendante. En entendant sa descente au paradis, je me demande si je ne me suis pas trompée d’instrument. J’approche les 17 ans il serait encore temps de changer. Dans le non choix je loupe mon examen d’entrée en troisième cycle. Le basson me parle, il se sent délaissé et me le fait comprendre. Monsieur n’est pas content. Ce petit auto-cinéma fantasmagorique me projette en stage de musique option basson lourde, très lourde. J’y découvre les faces cachées du basson, j’apprends à pousser les capacités sonores de l’instrument à son extrême : multiphoniques, flatterzung, glissandi et respiration circulaire. J’y découvre des pièces aussi jouissives qu’injouables tant le niveau surpasse tout entendement. Je me mets à travailler.

Mon cerveau finit par lâcher prise, et ne me ressasse plus en boucle « c’est impossible voyons ». J’accepte de transformer mon corps en une sorte de cornemuse, et pendant que mes joues se compriment pour relayer la pression d’air projeté dans mon instrument, mes poumons se remplissent d’air. Une fois que le plein est fait, mes joues passent le relaie à mon diaphragme. La respiration circulaire en poche, je ne compte plus les heures de trains ni les francs à découverts sur mon compte, et les huit heures quotidiennes de basson me reviennent en une récompense inespérée. Moins d’un an après mon échec pour le troisième cycle, me voilà premier prix de basson à l’unanimité. Je grille ainsi trois années, héritant au passage d’une méchante tendance à l’orgueil tel un diable à ressort accroché dans le dos qui ne me quittera plus.

La musique me hante. De retour d’un énième stage, je rentre chez moi au milieu de l’été nîmois. La porte de ma maison s’ouvre avec Nessun Dorma qui éclate dans ma tête échaudée. Le spectacle est grisant. Le petit couloir familier baigne tel l’entrée d’un konzerthall dans les rayons dorés du mois d’aôut. L’accueil est quelque peu théâtral mais je prolonge l’hallucination. C’est trop bon. Je ne me rappelle pas quand ni comment ça s’arrête.

Bleu Mauve

La répétition d’orchestre était terminée depuis quelques minutes puisque mon basson avait déjà perdu quelques membres. On venait de déchiffrer le troisième concerto pour piano de Prokofiev, et je n’arrivais pas à me débarrasser de ma chair de poule. Ce n’était pas le froid, mais bien Prokofiev qui s’accrochait à ma colonne vertébrale et sur mes bras. Une fois engagée dans l’escalier pour quitter le paradis, j’entends qu’on m’appelle. Le chef veut me voir. Je m’exécute. « Je compte sur toi pour tenir les vents, tu es la plus stable rythmiquement, c’est toi que je regarderais pour les changements de tempo ». « Tenir les vents »… j’ai la sensation de me voir confier une horde de chevaux sauvages. Bien chef, à vos divins ordres! Le diable dans mon dos ne rentrera pas de si tôt.

Je découvre avec Prokofiev la présence du piano dans l’orchestre. Il me fait l’effet d’un grand-frère trop longtemps absent que l’on retrouve subitement autour de la table. Une sensation de « tu es là ». Apaisant. Il est souvent très bavard, se dispute un peu avec vous, essaye d’avoir les faveurs de maman, capable de milles charmes et de milles colères, mais n’est jamais méchant. Le piano dans l’orchestre est un proche qui me manque souvent.

Je suis engagée après une audition-concours dans un orchestre de jeunes musiciens à Paris. Arrivée là-bas pour la première fois de ma vie, j’ai la sensation d’être de retour après une vague absence. Il y a une effervescence dans l’air qui m’enivre immédiatement. Comme on me l’avait prédit, Paris est gris. J’en fais pourtant mon cocon sur le champ. C’est à Paris que je sens le poids du basson. Je ressens pour la première fois le sentiment d’être. Il me semblait que le sol me captait enfin, que j’avais enfin assez d’inertie pour laisser une trace sur mon passage, et que j’étais assez seule aussi, pour qu’on ne la confonde pas avec d’autre. Je suis souvent fatiguée par les kilomètres à pieds avec le basson sur le dos, fatiguée de courir d’une station de métro à l’autre, de monter les escaliers du conservatoire ou de mon immeuble, ou de sauter dans un train, mais j’aime ce poids du basson sur mon dos, même à bout de force, même au bout de la nuit après les après-concert, même au bout de la ville, au bout de tout.

Je travaille donc, dans un orchestre. Ma deuxième claque ne se fait pas attendre et c’est Darius Milhaud qui s’y colle : un Bœuf sur le toit me tombe sur la tête. Tout le monde semble connaître la partition par cœur sauf moi. Le déchiffrage a tempo me largue mon basson et moi, encore une fois loin derrière. Le chef chante ma partie et espère que je me raccroche à sa voix. Autour de moi tout le monde s’affaire. Ils maîtrisent. Ce n’est pas que je ne peux pas le faire, mais toute cette performance, toute cette facilité autour de moi me déconcertent. Je n’aime pas être entourée de meilleurs que moi. Le monde s’écroule à chaque fois. Le son, d’habitude si fidèle se fissure. Les doigts s’emmêlent. Mon air se disperse bêtement. Je deviens médiocre.

Je prends confiance. Le chef ne chante plus ma partie que pour faire référence à mon phrasé. « Faites comme le basson tout simplement. » Lorsque j’entends cette phrase pour le mouvement lent du 23ème concerto pour piano de Mozart, je ne sais pas comment réagir à ce compliment trop lourd. J’ai peur qu’on me déteste, mais je réalise que les musiciens autour de moi sont assez talentueux pour s’en réjouir sincèrement. C’est arrivé aussi pour Poulenc. La voix humaine. Poulenc me semble parler une langue intime et familière, bien que l’intimité chez lui puisse dynamiter le plus robuste des tympans. Notre orchestre accompagne depuis une étroite fosse, une femme éplorée en train de se faire gentiment mais sûrement évincer par son amant au téléphone. Elle dit les mots de Cocteau pour le retenir, nous pleurons du Poulenc avec elle. J’en garde une impression d’éternité. Comme si on avait atteint un haut plateau du monde, en faisant juste semblant d’y redescendre après. Je plains souvent le gars qui l’abandonne au bout du téléphone. Lui n’entend rien. Rien de cette musique. C’est lui que nous pleurons tous, au final. Plus tard, dans les actes les plus anodins de ma vie quotidienne, une salve de ces sons se déverseront sans prévenir dans ma tête, mais si brutalement, qu’acheter mon pain ou descendre d’un bus m’auront fait changer de galaxie plus d’une fois.

Je suis prise dans un stage d’orchestre, pendant mes vacances à l’orchestre. J’avais depuis un moment convoité ce stage pour son chef. Je l’ai longtemps admiré de loin et il vient de s’asseoir à côté de moi, en fin de répétition, sur la chaise vide de mon collègue clarinettiste. Il ressemble à Stravinsky et peut s’énerver plus fort que le Sacre. Il me félicite : « C’est très bien ». Il m’adoube « Si tu as besoin de moi pour quoi que ce soit à l’avenir, appelle moi. ». Je le remercie en disant son nom. D’habitude, je n’aime pas dire à un homme « Monsieur » suivi de son nom. Je ne le fais jamais. Lui oui. C’était comme appeler Brahms « Monsieur Brahms ». Lors du dernier concert sous sa direction, j’avais eu peur pour ma santé. La dernière phrase de l’avant-dernier lied des Kindertotenlieder de Mahler finit en un large ritenueto, et la baguette de mon vénéré chef eut un pouvoir troublant ce jour là. Le ralenti de la fin, je ne l’ai pas suivi qu’avec mes doigts. Mon cœur s’y est mis. Avec le stress, je percevais très bien les battements contre ma cage thoracique. Lorsque la baguette a ralenti, mon cœur a fait exactement la même chose, dans le même temps. J’ai eu un sursaut juste après, et la note a octavié dans le grave. C’était presque parfait si mon cœur ne s’en était pas mêlé. Je n’ai pas raconté cette histoire de battements à « Monsieur Brahms », mais je suis allée le voir après pour m’excuser d’avoir foiré cette dernière tenue. Il m’a dit ceci : « Ne t’excuse pas, je n’entends que ce qui est bien. » Je compris ce jour là à quoi tenait l’autorité d’un chef. Je réalisais aussi qu’il me serait difficile à l’avenir, d’obéir à un autre chef que lui.

Je n’ai pas travaillé ce concours. Le concours d’entrée au Conservatoire national supérieur de Paris. Très peu en fait. Je l’avais beaucoup fait pour mon prix, et je n’étais pas ravie de devoir renouveler l’expérience. La motivation était là pourtant. Je n’ai moi-même pas tout compris de cet échec. Je crois avoir laissé volontairement une distance s’immiscer entre mon travail et mes ambitions. C’était attirant de se laisser aller dans la grisaille poétique de Paris. De sentir que les efforts s’évanouissaient peu à peu, c’était reposant. Je flottais. Le jour du concours, dès les premiers sons, j’ai vu mon professeur prendre sa tête dans ses mains. J’ai compris que quelque chose n’allait déjà pas puisque j’étais encore loin des premiers traits techniques. J’appris par la suite que ma première note était très haute ce qui avait décidé sur l’instant de mon arrêt de mort, le jury n’avais pas voulu entendre un son de plus. J’étais jeune et j’aurai pu me représenter encore trois fois à Paris, et six fois à Lyon. Chaque année, à la saison des inscriptions j’y pensais : « tu peux encore tenter si tu veux… » m’informais-je. Mais non. Et, je n’ai plus retenté le concours.

Je suis blessée. A la mâchoire. Le travail en respiration circulaire, parfois jusqu’à trente minute sans reprendre mon souffle, a tétanisé les muscles précieux à la tenue de l’embouchure. Soutenir ne serait-ce qu’une ronde devient un défi. Je quitte mon professeur qui était déjà parti. Je m’inscris dans un autre cours. Mon nouveau professeur me rappelle mon tout premier. J’aimerai faire bien, j’en suis capable, mais je fais deux, trois sons, et l’envie de m’écrouler par terre me prends. Je n’ai plus de force. Je n’ai plus de souffle. Parfois je réserve le grand amphithéâtre du conservatoire pour travailler. Je me retrouve seule avec mon public invisible. L’illusion me porte sur quelques mesures et je m’écroule à nouveau. Debout, mon basson silencieux dans les bras, je fixe droit devant mon public absent. Tout est vide. Une lumière d’après-concert flotte comme une poussière et vient me souffler des mots chaleureux à l’oreille. Elle me dit, avec toute la bienveillance du monde, que j’ai fait tout ce que je pouvais, que j’ai tout donné, mais que le résultat, c’est quand même ça : le vide.

Bleu Mauve

Je quitte Paris. Je fais quelques kilomètres et rejoins « Monsieur Brahms » pour des cours de direction. Il ne me reconnaît pas tout de suite, je vais vers lui et me présente à nouveau. Il m’embrasse. J’adore cet homme. Mes premiers gestes en direction me consternent. Le diable à ressort chute sourdement à mes pieds. « Monsieur Brahms » trouve mes gestes gracieux et me demande si j’ai fait de la danse. Non. Le compliment me va droit au cœur mais ceci n’est pas un cour de danse, et ma médiocrité me donne la nausée. Je n’insiste que très peu. « Monsieur Brahms » s’en inquiète à la sortie d’un cours. « Je n’aime pas te voir comme ça, tu reviens avec une autre tête la prochaine fois d’accord ? » J’adore cet homme. Je m’en vais cette fois-ci pour de bon, en silence, sans explication. La colère de mes échecs me paralyse, et je ne trouve pas le courage de dire au revoir. Je pars ainsi, dans une incontrôlable insolence. Pardon « Monsieur Brahms »…

Je fais encore quelques kilomètres. Toujours plus loin de Paris. Assez pour sentir à nouveau le cagnard du sud sur ma peau. Mon compagnon silencieux me suit, interdit. Je veille une mourante pendant ce qui sera ses neuf derniers mois. C’est mon nouveau travail. Cette personne qui s’en va est peintre. Américaine. Je l’accompagne avec patience, sans savoir si ses caprices sont des coups à la mort qui approche ou à l’art qui s’en va. Elle est souvent contrariée. Ca m’oblige à l’être moins. Souvent, je m’assois près de son lit. Elle me raconte sa vie. Ses rencontres. Stravinsky. Je sens mon cœur s’arrêter. Picasso. Casals. Isaac Stern, avec qui elle a été proche. Très proche. Je n’ose plus parler. Je prie le ciel qu’elle continue. Elle continue. En me tapotant régulièrement sur la main alors, elle me parle d’ « Isaac ». Je crois avoir quitté son lit sans un mot. Abasourdie. Il me faudra plusieurs mois pour oser l’indiscrétion : « Dites-moi…, euh…Stravinsky … ». Je n’ai pas eu besoin de bafouiller plus. Elle l’avait croisé aux Etats-Unis pendant la guerre. Il y avait une rencontre d’artistes chez un ami, et il était là, assis dans un coin, au milieu de l’agitation. « Un petit bonhomme rigolo » conclut-elle. Un petit bonhomme rigolo, assis dans un coin, là, au milieu de l’agitation. “Biensûr” riais-je intérieurement.

Un de ses voisin et ami est aussi un artiste. Comme elle il peint, mais elle, ne peut plus peindre. Elle veut m’entendre au basson. Je lui parle de mes maux, et n’en croit pas un seul. Forte de ses caprices, elle m’y oblige. Je reprends tout en haut à son atelier de peintures abandonné. Il fait chaud, je n’ai pas envie de souffler. Je souffle. Ca vibre. L’atelier est immense, de nombreux tableaux en vrac baignent dans une poussière dorée. Ils m’écoutent, contraints, dans leur religieuse immobilité. Je perçois en eux un air de supériorité. Ils semblent tous d’accord sur mon triste sort. Je joue de sorte à leur donner raison, et ne fais aucun effort pour les contredire.

Quelques temps passent entrecoupés d’épisodes à l’atelier. En quittant mes impitoyables juges, je surprends une conversation entre ma peintre qui s’en va et son ami. Elle, fière « Elle rejoue !». Puis, psychologue « Mais il ne faut surtout pas lui parler de sa mâchoire. » Lui, complice et ravi. « Non, surtout pas. ».

Prisonnière de son lit, elle passe beaucoup de temps à s’enregistrer. Elle se raconte. Puis, elle s’écoute. Elle ne s’écoute jamais en ma présence, j’entends souvent alors l’enregistrement depuis la cuisine au rez-de-chaussée. Je ne sais pas si c’est l’écho de l’appareil, son parler américain, ou son souffle court, mais ces épisodes me plongent dans une atmosphère très « Amérique des années 50 ». Inexplicablement, j’éprouve à ces moments là une nostalgie folle pour ce pays que je ne connais pas, à cette époque où je n’existais pas. Ces moments d’écoute, c’est toute l’Amérique des années 50 dans le creux de mon oreille. J’ai les mêmes fourmillements qui me prenaient quand je courrais le long des quais de Seine à Paris, en retard pour je ne sais où, avec le basson sur le dos. Dans ces moments là, dans la cuisine, seule, entre deux carottes épluchées, je me dis qu’il ne manque plus qu’un petit bonhomme rigolo, assis, dans un coin, juste là.

Bleu Mauve

Deux caddies se croisent dans un supermarché et je reprends contact avec le responsable de mon tout premier orchestre. « T’es pas à Paris toi ? » Plus. « Tu sais qu’on joue la 6ème de Tchaïkovski, tu veux pas revenir ? » La 6ème de Tchaïkovski ne se refuse pas quand on est bassoniste. Non seulement on ne se refuse pas, mais on pose un genou à terre et on propose de payer le demi-dieu à roulette qui se trouve en face de vous s’il le faut. Oui, je veux revenir. Autant préciser que je me suis étouffée dans mes sanglots au moment de régler mes courses. C’est que, là tout de suite, je ne m’y attendais pas, au coup de Tchaïkovski.

Les laborieux exercices hebdomadaires dédiés à mes amis peinturlurés à l’atelier abandonné ne portent pas leurs fruits comme je l’espérais. La première phrase de la 6ème symphonie de Tchaïkovski me vide de mon sang. C’est une longue phrase, dans un grave pianissimo, qui se conduit comme une interminable anguille, et se travaille avec une force sourde. Le temps pour respirer entre chaque phrase et très court, et il faut pourtant faire le plein quand ce genre de route vous attend. Il faut être un puits sans fond de souffle pour faire ronronner cet énorme chat sauvage. Il faut être fort, physiquement. Et si fin au niveau de l’embouchure, pour tenir l’anche à l’endroit ou le son va exister, et pas à côté. C’est une phrase qui fait partie des classiques des concours d’orchestre pour son effet sélection naturelle, à bon entendeur : « fillettes interdites ». Je sais que je peux le faire puisque, ça marche, « à la maison », mais cette fois, à chaque note, j’entends ma propre désescalade. Je la mesure. Je la vois. C’est bien ça. J’ai tout perdu.

Malgré mon sentiment de décrépitude, je vois des regards fascinés par cet étrange « grand- père » qui décidément, chante grave. Même mal fagoté, le grave fascine et masque la fatigue, la blessure, et la déroute. On aime. J’ai envie de pleurer.

Je me revois alors. Il n’y a pas si longtemps. Au dernier balcon du Théâtre des Champs Elysée, à Paris. Notre orchestre y jouait entre autres, dans le cadre de concerts pour enfants, le Carnaval des Animaux de Camille Saint-Saëns. Le basson muselé par un méchant tacet dans cette partition, j’étais allée écouter mes amis tout là haut, seule dans cette majestueuse salle vide. Quand je me trouvais dans cette salle, je sentais presque les vibrations de fureur qui avaient pris le public dans ce lieu, en 1913, lors de la création du Sacre. Beaucoup de choses avaient été reportées sur cet épisode peu classieux de la musique, et il respirait en effet comme un fantôme de pagaille dans cet endroit. C’était palpable, une sorte d’esprit-raffut qui pétillait dans l’air. De là-haut donc, un peu le cœur vers Stravinski, j’écoutais la générale du Carnaval. C’était beau. En levant les yeux, j’apercevais la fresque sur la voute du Théâtre. C’était merveilleux. Le paradis n’est pas loin dans des moments comme ça, il est juste là. Mais, même en tendant la main, de tout là-haut, c’est encore loin.

La 6ème de Tchaïkovski va bien au désespoir, mais j’étais trop choquée sur le moment par mes tristes prouesses pour m’en rendre compte. Je l’avais tellement écoutée en boucle auparavant que j’avais fini par m’émerveiller plus encore de ses lumières. Il y a des percées de bonheur à enterrer toute la tristesse du monde à certains moments. Beaucoup de larmes de joie en fin de compte, même si le pouls mourant des contrebasses nous laissent bien seuls, à la fin.

Bleu Mauve

Quelques mesures à compter et mon esprit se perd. Nous sommes en plein concert. Pour Tchaïkovski. Je scrute le public dans sa pénombre. Ils sont tous assis, silencieux, ils écoutent sans bouger. Ils me semblent plus réels qu’avant. Je perçois des hommes, des femmes, des enfants. Je m’en veux d’avoir ignoré toute cette vie pendant tout ce temps. Le monde s’était arrêté au bras du chef depuis trop longtemps. Certains enfants sont comme hypnotisés, bouche bée, un doudou abandonné pendouillant sur l’accoudoir d’un fauteuil non loin d’eux. D’autres implorent leurs mères de quitter les lieux, quelque chose en ce bas monde nommé musique leur donnent envie de rentrer chez eux, et c’est urgent.

Je continue mon incursion dans le public et m’arrête sur une place vide. Je n’ose m’y installer même en pensée, car quelque chose me dit que ce sera là ma place dans pas longtemps. Quelque chose me dit que je vais être bientôt, moi aussi, quelqu’un assis parmi ces rangs de silence extasiés. Quelque chose me dit qu’à l’avenir, j’aurai tout le temps de m’asseoir dans l’un de ces fauteuils, d’y creuser ma place, et qu’un enfant abandonnera peut-être son doudou sur mon accoudoir, me laissant là un bien semblable compagnon. Quelque chose me dit, aussi, qu’à mon tour je serais ignorée du regard saturé de lumière des musiciens, et que je connaîtrais, à mon tour, la pénombre.

La perspective de devenir celle qui écoute me saisit. Je m’ordonne de me débattre encore un peu, avant l’inévitable noyade. Justement, le programme suivant annonce l’arrivée de Shéhérazade. Rimsky-Korsakov. J’eu très peur, en découvrant la partie de basson. Une suite infinie de rondes dans un tempo très étiré pour commencer, de quoi me lessiver sur le champ pour le reste de la partition en forme d’atelier chant et d’atelier tricot. J’avoue avoir bricolé dans l’urgence trois anches différentes pour l’occasion, histoire de ne pas avoir à encaisser une fois de plus les coups qui m’avaient déjà assommée.

Les premières répétitions me propulsent bien loin de mes soucis de roseaux. Le mouvement pendulaire du bateau de Sinbad dans la mer agitée me rappelle des souvenirs de petite fille. La mer agitée. Les gifles qu’elle me mettait tandis que je me roulais dans le sable mouillé, avant de se retirer comme une lâche pour venir me frapper encore, pendant que le soleil et le sel cuisaient ma peau. Puis, au cœur de la garrigue, cette immense balançoire qui m’emportait jusqu’à gratter les plus hautes branches des pins avec leurs aiguilles sèches et piquantes, de la pointe de mes pieds nus.

Je reviens à Rimsky, en gardant au nez l’air parfumé de thym et de miel de la garrigue, et je m’applique à tenir mes rondes. Une attaque, une tenue, une coupure. Une attaque, une tenue, une coupure. De façon à pousser mille et une fois cette gigantesque balançoire qu’est la mer de Sinbad. Une monumentale harmonie en mouvement repose sur ces rondes. Quand elles changent de ton, tout bouge.

Je réalise que c’est la partition parfaite pour se noyer, je remercie le sort de cette subtilité, et me laisse emporter par le fracas des vagues, tout au fond.

Bleu Mauve

Il y a quelque chose à la surface. Un disque de lumière clapote doucement. De la lumière, des voix se font entendre. Des gens se parlent. Des rires éclatent. C’est attirant.

J’ai bien envie de rester ici, recroquevillée au fond des eaux. De contempler du fond, la surface. Ce serait charmant.

Il se passe quelque chose à la surface. La curiosité me saisit. Du fond des eaux je me redresse, et tend l’oreille vers la lumière. Une main chaude me saisit par la nuque. Un bras s’enroule autour de ma taille. Des jambes s’entrelacent, en canon, aux miennes. Je suis transportée vers le disque de lumière. Je sens le courant chaud onduler sur mes membres, et bientôt, l’air vif du monde sur mon front.

Je dégage mes épaules des flots. Je respire. Mes pieds crissent sur le sable chaud. Je marche. Une main caresse mes cheveux. Je cours. Un regard se pose sur moi. Je vole.

Je suis bien, à la surface.

Bleu Mauve

C’est différent. Il n’y a plus de thème, plus de reprise, plus de pont. Il n’y a plus d’audition, plus de concert, plus d’applaudissement. Il n’y a plus d’accord, plus d’écoute, plus de justesse. Les pieds ne frottent plus le sol que pour se rendre quelque part.

La musique du monde a pris le dessus. Avec ses sifflements, ses craquements. Un moteur s’emballe, un enfant crie, des talons martèlent le sol. Tout près de moi, un papier journal frétille entre les doigts calleux d’un vieil homme, tandis qu’une porte automatique se referme en un soufflet autoritaire.

Le monde, de sa bouche pleine d’air, de terre et de ferraille, rumine ainsi sans cesse, comme un vieil animal las. Sa musique me fatigue. Je perds un peu le goût de l’ouïe, et me ferme à la musique. Je suis fatiguée. Je ne veux plus rien entendre.

Je voudrais comprendre ce qu’il se passe autour de moi. Quel est ce monde ? Que se passe-t-il vraiment, à la surface ? Je fais en sorte de mettre le basson hors de ma vue. J’ai besoin qu’il n’existe plus pour comprendre. Que se passe-t-il vraiment ? Je suis curieuse. Je veux savoir. Comprendre. Quoi ? Dites-moi !

Les portes de l’université s’ouvrent sur une masse informe. Des jeunes gens, plus jeunes que moi, en nombre. J’ai du mal à aller vers eux. Je n’ai pas l’habitude de me présenter avec des mots. Les sons du basson faisaient si bien les présentations autrefois. Rien à prouver, tout à entendre, c’était si facile, si évident.

Apprendre me donne envie d’apprendre. Découvrir m’enivre. Mon zèle ne me rend pas plus populaire auprès de mes jeunes compagnons sur le chemin de la connaissance. J’en ai bien conscience. Faire des efforts pour eux me fatigue d’avance, et l’idée de devenir médiocre pour leur déplaire moins ne me traverse pas l’esprit un quart de seconde. Il est trop tard, je les méprise déjà. C’est plus fort que moi.

Seule. J’apprends. Les années passent, les diplômes rentrent dans la poche.

Un professeur d’économie demande à me voir après la période des examens. Il est contrarié. Qu’est-ce que c’est que ce travail ? Je ne vous ai pas demandé de me remâcher le cours, mais de me dire ce que vous en pensez. J’abdique. Oui, effectivement. Je ne lui dis pas que je suis déjà très heureuse de passer de « basson », à, « remâcher » le cours de politique industrielle de la commission européenne. Je ne lui dis pas, et espère m’en sortir en marmonnant quelques excuses et promesses pour la prochaine fois. J’avais presque atteint la porte quand j’entends à nouveau sa voix : Et la musique ? Touchée. N’oubliez jamais la musique, c’est ce qu’il y a de plus important…. Coulée.

Bleu Mauve

 

La musique. Evidement c’est le plus important. Evidement je ne l’ai pas oubliée. Elle était là quand j’écoutais mes professeurs me parler du monde. Je l’avais confinée dans un recoin de ma vie, en compagnie du sort que l’on réserve aux amis d’enfances qui vous ont un peu trahi. Pas de haine, pas de rancœur. Un peu de distance c’est tout. Pour se protéger, rien que ça.

La musique. J’y suis venue par amour. Pour un homme, un musicien. Je voulais qu’il s’intéresse moi. Il ne s’est jamais intéressé à moi. Mais, je suis restée prisonnière du chant des Sirènes. Elles ne m’ont jamais relâchée. Elles m’ont fait miroiter des délices, et puis, la frustration de n’être que celle qui écoute. Mi-morte et transie à la fois, à jamais prisonnière de la Beauté.

La musique. La musique me murmure souvent, que ce que nous cherchons tous si désespérément existe déjà. Dans le creux de nos mains. A portée de nos silences. A la croisée de nos regards. La musique me murmure souvent, qu’on ne peut pas aimer du bout des doigts. Qu’il faut donner en quantité. Et que c’est affaire de corps. La musique me murmure souvent, qu’un jour nous ne ferons qu’un avec la Beauté, et qu’alors, un chant retentira de la mort du vide.

(A suivre)


Le jour (3)

2 février 2008

Mon oncle creuse un trou géant. Il s’est mis en tête de faire une piscine. Il y travaille avec acharnement. Très régulièrement. Il creuse la terre dans son néant, la retourne, soulève d’énormes pierres à la seule force de ses bras. Sa peau défiant le plomb brulant du jour.

Le choc de la pioche contre le corps sec de la pierre blanche scande les heures lentes de l’après-midi. Parfois les heurts s’interrompent et laissent place au bourdonnement du sang bouillant sur nos tempes pressées. Il fait si chaud.

La terre se caramélise en un entêtant parfum de miel et de thym et la garrigue alentour se fait morte. L’air rentre comme du coton dans la poitrine. On a cessé de parler pour économiser les corps déjà vaincus. Des regards entendus se croisent. Patience. Le ciel vire au blanc sous les paupières qui se ferment, saturées.

Nous sommes tous tendus vers l’attente du soir, quand la pioche aura cessé de réduire la roche en une poussière acérée, quand la chaleur obsédante du jour, lassée de sa propre pesanteur, déliera nos bouches, et rendra à nos corps leurs danses suspendues.

(A suivre)

Féodora